Et si vous fixiez un seul objectif ensemble ?

Par Dre Marilou Lépine, Psychologue Sportive. Pour les parents d’athlètes. Lecture : 6 minutes.
Avant une pratique ou une compétition, définir un objectif commun avec votre athlète, c’est-à-dire un seul point sur lequel vous vous entendez tous les deux, peut transformer votre façon de le soutenir. Trop souvent, la conversation entre un parent et son athlète part dans toutes les directions, l’alimentation, le sommeil, la tactique, l’attitude de la semaine dernière. La recherche en psychologie de la motivation montre pourtant qu’un objectif clair oriente l’attention et filtre les distractions, à condition de laisser à l’athlète la liberté de fixer le reste lui-même.
En bref
- Un objectif commun défini avant l’effort concentre l’attention de votre athlète sur un point prioritaire au lieu de la disperser sur une foule de détails secondaires.
- Le choisir ensemble limite les désaccords, parce que vous convenez d’avance de ce qui compte pour cette séance-là, plutôt que de commenter après coup des points que votre athlète ne ciblait pas.
- Cet objectif respecte l’autonomie de votre athlète, qui reste entièrement libre de fixer ses propres objectifs à côté du vôtre.
- Répété de séance en séance, il devient un rituel qui rend visible le chemin parcouru et qui doit toujours se discuter à froid, jamais sous le coup de l’émotion.
Un objectif clair concentre l’attention · Le choisir ensemble limite les désaccords · Laisser votre athlète maître de ses autres objectifs · Célébrer le chemin parcouru · En faire un rituel · Discuter à froid, jamais à chaud · Ce que ça change en pratique · À retenir · Questions fréquentes
Un objectif clair concentre l’attention
Le cerveau humain reçoit chaque seconde des millions de bits d’information, mais il ne peut en traiter qu’environ 126 à la fois, un plafond que le chercheur Mihaly Csikszentmihalyi a documenté dans ses travaux sur l’expérience optimale. Comme l’attention ne peut pas se diviser à l’infini, tout ce sur quoi votre athlète se concentre se fait nécessairement au détriment d’autre chose. Un objectif clair agit alors comme une liste de priorités pour le cerveau : il lui indique où placer son énergie et l’aide à filtrer le reste.
C’est précisément ce que démontre la théorie de la fixation d’objectifs développée par Edwin Locke et Gary Latham. À travers des dizaines d’études, ces deux chercheurs ont constaté que le simple fait de définir un objectif augmente la performance de 11 à 25 pour cent, sans aucune récompense matérielle. Un objectif dirige l’attention vers les éléments pertinents de la tâche, il soutient l’effort et il nourrit la persévérance. C’est aussi la logique que nous structurons en Session G-4 du programme GRIP, consacrée à définir ses objectifs et à passer à l’action, où l’athlète apprend à hiérarchiser ses buts plutôt qu’à tout viser en même temps.
Le choisir ensemble limite les désaccords
Le problème le plus fréquent n’est pas l’absence d’objectif, mais la multiplication des objectifs. Quand un parent arrive avec sa propre liste et que l’athlète en a une autre en tête, la préparation se transforme en négociation sur une panoplie de points secondaires, dont plusieurs que votre athlète n’avait même pas l’intention de travailler ce jour-là. Convenir d’avance d’un seul objectif partagé règle une grande partie de ces frictions, parce que vous décidez ensemble de ce qui compte pour cette séance précise.
Cette idée d’objectif partagé est d’ailleurs l’un des piliers de la cohésion d’une équipe, un principe que nous travaillons en Session R-2 du programme GRIP autour du soutien social. Lorsque le parent et l’athlète poursuivent le même but déclaré, ils cessent de tirer chacun de leur côté et deviennent une véritable équipe. L’objectif n’a pas besoin d’être ambitieux ni technique, il doit simplement être clair et accepté par les deux.
Laisser votre athlète maître de ses autres objectifs
Fixer un objectif commun ne signifie pas contrôler toute la préparation de votre athlète, bien au contraire. La théorie de l’autodétermination d’Edward Deci et Richard Ryan repose sur trois besoins psychologiques fondamentaux : la compétence, l’appartenance et l’autonomie. Dans la relation parent-athlète, cette dernière est particulièrement fragile. Les recherches de Deci et Ryan montrent que les parents qui soutiennent l’autonomie de leur enfant, plutôt que de la contrôler, ont des enfants plus intrinsèquement motivés, plus curieux et plus enclins à relever des défis.
En vous entendant sur un objectif commun tout en laissant votre athlète fixer librement ses autres intentions, vous répondez à ce besoin d’autonomie. Si votre athlète sent qu’il ne s’entraîne que pour répondre à vos attentes, sa motivation intrinsèque, c’est-à-dire son plaisir de pratiquer son sport, peut finir par s’effondrer. À l’inverse, la liberté de choisir ses propres buts renforce son engagement, surtout lorsqu’ils se rattachent à sa raison profonde de pratiquer, ce que nous appelons le « Why » dans notre article Comment découvrir votre Why peut transformer votre carrière sportive.

Célébrer le chemin parcouru, pas seulement le résultat
Un objectif commun devient un outil puissant lorsqu’il sert à mesurer le progrès dans le temps plutôt que le seul résultat du jour. La distinction entre objectifs de maîtrise et objectifs de résultat, étudiée notamment par Carol Dweck et John Nicholls, est ici déterminante. Un objectif de maîtrise amène votre athlète à évaluer sa compétence par rapport à sa propre trajectoire, en se demandant s’il fait mieux qu’avant, alors qu’un objectif de résultat le pousse à se comparer aux autres. Les objectifs de maîtrise mènent à plus d’effort, à plus de persévérance, et surtout au maintien d’un état d’esprit positif face à l’échec, qui devient une simple information pour progresser.
C’est pourquoi l’objectif commun peut aussi servir à rappeler régulièrement à votre athlète le chemin parcouru. Vous pouvez lui faire remarquer qu’il partait d’un certain point il y a quelques semaines et qu’il accomplit aujourd’hui des choses qui lui semblaient hors de portée. Cette façon d’ancrer la valeur dans le progrès personnel plutôt que dans la comparaison rejoint directement ce que nous explorons dans notre article Devenir un modèle, pas un comparatif.
En faire un rituel, séance après séance
L’efficacité de cette approche ne vient pas d’une conversation exceptionnelle, mais de sa répétition. L’idée est simple : avant l’effort, vous pouvez chaque fois reprendre la même phrase, « trouver un objectif ensemble ». Cet objectif peut rester le même pendant plusieurs semaines s’il correspond à un chantier de fond, ou changer complètement d’une séance à l’autre selon le contexte, et les deux options sont parfaitement valables.
Ce qui compte, c’est que le rituel s’installe et devienne une habitude partagée, au point où votre athlète sait qu’avant chaque pratique importante, vous prendrez un court moment pour vous accorder sur une intention commune. Cette régularité crée un repère rassurant et transforme peu à peu une simple habitude en un langage commun entre vous et votre athlète.
Discuter à froid, jamais à chaud
Le moment choisi pour cette conversation est aussi important que son contenu. Juste après une compétition, votre athlète est souvent dans un état de vulnérabilité émotionnelle. La nature compétitive du sport et la pression du résultat peuvent déclencher ce que les chercheurs appellent l’implication de l’ego, un état où le sentiment de valeur personnelle dépend de la performance. Lorsque le résultat est décevant, la culpabilité, la honte et l’anxiété sont des réactions courantes, et ce n’est pas le moment de discuter d’objectifs.
Il vaut mieux attendre que la tension retombe, ce que l’on peut appeler un retour au calme émotionnel. Une fois ce calme revenu, la discussion peut devenir une rétroaction orientée vers le changement, un concept étudié par Carpentier et Mageau en 2013. Leurs recherches décrivent une rétroaction qui soutient l’autonomie comme un échange empathique, qui propose des solutions et qui s’appuie sur des objectifs clairs déjà connus de l’athlète. Cette rétroaction évite aussi les attaques personnelles et se donne toujours sur un ton posé. Ainsi formulé, même un retour critique peut transformer la conversation en occasion de croissance plutôt qu’en source d’humiliation. C’est exactement l’esprit de la communication constructive travaillée en Session R-2 du programme GRIP.
Ce que ça change en pratique
Cette section est celle qui compte le plus, car la théorie ne vaut rien si elle ne se traduit pas en gestes concrets dès la prochaine séance.
- Avant la pratique, prenez trente secondes pour vous accorder sur une seule intention commune, en demandant simplement à votre athlète sur quel point il aimerait que vous vous concentriez ensemble aujourd’hui.
- Résistez à la tentation d’ajouter vos autres remarques à cette intention, et laissez votre athlète fixer lui-même les objectifs personnels qu’il souhaite poursuivre en parallèle.
- Ramenez régulièrement l’objectif au progrès, en rappelant à votre athlète d’où il est parti et le chemin qu’il a déjà parcouru, plutôt qu’en le comparant aux autres.
- Attendez toujours un retour au calme avant de discuter d’un objectif après une contre-performance, et abordez alors l’échange avec des solutions et un ton posé plutôt qu’avec des reproches.
- Faites-en un rendez-vous régulier, en reprenant chaque fois la même phrase, « trouvons un objectif ensemble », pour que le rituel s’installe naturellement.
À retenir
- Un objectif commun défini avant l’effort concentre l’attention de votre athlète sur l’essentiel et l’empêche de se disperser sur une panoplie de points secondaires.
- Le choisir ensemble limite les désaccords, parce que vous vous entendez d’avance sur ce qui compte pour la séance, un principe de cohésion travaillé en Session R-2 du programme GRIP.
- Laisser votre athlète fixer ses autres objectifs respecte son besoin d’autonomie, un moteur essentiel de la motivation intrinsèque selon Deci et Ryan.
- Servez-vous de l’objectif pour souligner le progrès dans le temps plutôt que le résultat du jour, afin de bâtir une confiance plus stable.
- Répétez le rituel séance après séance et discutez-en toujours à froid, pour que la conversation serve réellement le développement de votre athlète.
Questions fréquentes
À quel âge peut-on commencer à fixer un objectif commun avec son athlète ?
Il n’y a pas d’âge précis, car l’important est d’adapter la formulation de l’objectif à la maturité de votre athlète. Chez un plus jeune, l’objectif peut être très simple et concret, alors qu’un athlète plus expérimenté pourra le relier à ses propres buts de saison. Dans tous les cas, le principe reste le même, soit convenir ensemble d’une seule intention claire avant l’effort.
Que faire si mon athlète refuse de fixer un objectif avec moi ?
Ce refus est souvent un signal qu’il a besoin de plus d’autonomie, un besoin fondamental documenté par la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan. Plutôt que d’imposer un objectif, laissez-le en proposer un lui-même et contentez-vous de l’accueillir, car un objectif choisi librement mobilise beaucoup plus sa motivation qu’un objectif dicté.
Mon athlète a mal performé, quand puis-je lui parler de nos objectifs ?
Attendez que l’émotion soit retombée avant d’ouvrir la discussion, car parler à chaud risque de nourrir la honte plutôt que le progrès. Une fois le calme revenu, les travaux de Carpentier et Mageau suggèrent d’aborder l’échange avec de l’empathie, des solutions concrètes et un ton posé, afin que le retour serve son développement plutôt que de le décourager.
Envie de trouver les bons objectifs avec votre athlète ?
Chaque athlète avance à son rythme, et c’est en discutant de sa réalité que l’on cerne ensemble ce qui l’aidera vraiment à progresser.
Discutons des besoins de votre athlèteDre Marilou Lépine
Psychologue Sportive
Dre Marilou Lépine est psychologue sportive chez Mindfull Focus. Elle accompagne les athlètes et leurs parents dans le développement des habiletés mentales qui soutiennent la performance et le bien-être, notamment à travers le programme GRIP.
